Le couple, l’amour et l’argent. La construction conjugale des dimensions économiques de la relation amoureuse

Publié le par cogitophilos

 

Le couple, l’amour et l’argent. La construction conjugale des dimensions économiques de la relation amoureuse

Un ouvrage de Caroline Henchoz (L’Harmattan, coll.

 "Questions sociologiques", 2009)

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« Quand on s’aime, on ne compte pas », tel est le dicton populaire. L’argent est le plus souvent considéré comme étant incompatible avec les valeurs de la sphère familiale, il n’aurait pas sa place dans le couple, car l’amour conjugal se veut gratuit et désincarné. C’est contre cette affirmation, que Caroline Henchoz s’inscrit avec cet ouvrage, qui démontre point par point, combien l’argent est au contraire une dimension majeure de la construction d’un « nous conjugal. ».

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Une partie entière est consacrée de façon très développée au contexte théorique dans lequel s’inscrit l’ouvrage. Le couple, l’amour et l’argent. La construction conjugale des dimensions économiques de la relation amoureuse se situe à la croisée de deux perspectives théoriques : celle des études de genre anglophones, qui se focalise sur la circulation des ressources financières dans la sphère conjugale et est attentif aux luttes de préservation des intérêts individuels qui ont lieu au sein des couples, et celle de la sociologie de la famille francophone, appréhendée comme un réseau d’échanges et de solidarité. On remarquera avec intérêt la présence en annexe d’une présentation des dimensions méthodologiques de la recherche, agrémentée d’une présentation rapide des enquêtés.

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Le couple, l’amour et l’argent se base sur l’analyse des paramètres financiers de l’histoire d’une vingtaine de couples hétérosexuels suisses : il s’agit de comprendre comment deux individus autonomes financièrement avant leur mise en couple, construisent progressivement des conceptions et des usages communs de l’argent. L’argent est pris comme un indicateur du processus de construction de l’équipe conjugale. Le concept de construction conjugale de la réalité du couple, hérité des travaux de Berger et Kellner [1] et du travail de Jean-Claude Kaufmann [2], sert d’appui théorique à l’ouvrage et ce de façon extrêmement heuristique. Le processus de construction de l’équipe conjugale peut être défini comme la mise en place d’une vision du monde partagée par les deux conjoints, entrainant une perception commune de la réalité, des valeurs et des buts communs. La construction conjugale est à la fois un processus interactionnel qui se joue entre les deux partenaires engagés dans une relation amoureuse, mais également un processus individuel et personnel qui dépend des croyances de genre des conjoints. Contrairement à ce que laisse supposer la théorie de Berger et Kellner, Caroline Henchoz défend la triple détermination de la construction conjugale aux niveaux contextuel et social, conjugal et individuel. Le contexte économique, juridique, social et historique modèle la construction conjugale des usages et significations de l’argent, de même que le réseau familial et amical dans lequel s’insère le couple. De sorte que l’approche développée par Caroline Henchoz, attentive à la fois aux processus communs et aux enjeux personnels de la relation amoureuse, permet de rendre compte des inégalités et rapports de pouvoir genrés que supporte ou crée l’argent dans le couple.

Malgré le langage du don et le désintérêt affiché par les couples, il existe des relations de pouvoir et des inégalités dans les prises de décision, dans l’accès à l’argent, le travail de gestion et d’administration des finances... La thèse centrale du livre est en effet la suivante : « les principes de l’amour romantique, de la solidarité et du désintérêt au fondement de la relation conjugale contemporaine n’excluent pas pour autant les inégalités et les rapports de pouvoir » (p 19). Caroline Henchoz montre que les dimensions financières des relations amoureuses se créent en silence, dans le repli de l’idéal amoureux du don et du désintérêt. La plupart des personnes interrogées décrivent leur organisation financière comme naturelle, ordinaire, logique : elle ne serait pas issue de négociations explicites autour de la répartition des tâches et des responsabilités de chacun des partenaires. Cette absence apparente de négociation conjugale autour des questions monétaires doit être remarquée [3]. La construction conjugale des usages et significations de l’argent n’est cependant pas un processus linéaire et prédéterminé. De nombreux couples avancent par tâtonnements, par l’expérimentation de plusieurs modèles financiers. Le passage du groupe conjugal au groupe familial avec la naissance d’un enfant requiert notamment une réorganisation financière de la vie en commun, la naissance étant souvent accompagnée de la diminution de l’engagement professionnel des femmes et de leurs ressources économiques. Un nouvel équilibre de la balance des contributions de chacun à la sphère familiale doit être instauré qui chamboule le primo équilibre. D’autant plus, que doit être pris en compte, au titre des contributions féminines (le plus souvent) la reconnaissance du travail domestique et familial, qui n’est pas socialement valorisé, mais qui fait partie intégrante de l’équilibre des échanges.

La reconnaissance des tâches domestiques et familiales est un processus interactionnel qui dépend de la considération dont fait preuve l’autre conjoint à cet égard. Lorsque la femme arrête de travailler, l’équilibre s’obtient par l’équivalence dessinée par les couples entre ressources économiques et participation aux travaux domestiques. Lorsque les deux conjoints travaillent à plein temps, l’équilibre conjugal est plus difficile à obtenir, même si les femmes apportent des ressources économiques. Caroline Henchoz montre que les apports financiers masculins sont davantage valorisés. « L’idéologie amoureuse ne s’applique qu’imparfaitement car elle s’inscrit dans des structures de genre plus larges. Bien que les couples tentent de construire l’équilibre des échanges, celui-ci n’est souvent que partiel » (p 110) Les ressources financières masculines offrent plus de pouvoir et de privilèges dans la relation conjugale : pouvoir sur les prises de décision, capacité à définir les dépenses personnelles et collectives, liberté de dépenser pour ses besoins personnels. L’auteure invite à réapprécier le don contre la tendance des chercheurs à privilégier une conceptualisation féminisée du don. Dans la littérature, les femmes sont considérées comme les principales actrices du système de dons, mais une telle conception ne permet d’envisager que les dons filiaux et de solidarité familiale. La question du don au sein de la sphère conjugale est laissée de côté, or pour l’auteure il est heuristique de percevoir que les ressources financières masculines peuvent être perçues par les partenaires comme un don : dans sa version masculine, le don a une coloration plus instrumentale. La perspective androgyne du don développée par l’auteur permet alors de montrer que le système conjugal de dons reproduit les inégalités plus générales d’accès à l’argent.

Au total, l’ouvrage de Caroline Henchoz offre une contribution à l’analyse de l’usage de l’argent dans la sphère privée, qui comble de façon convaincante les lacunes sur un sujet peu travaillé par la sociologie de la famille et la sociologie économique.

[1] Berger P. L, Kellner, H, « Le mariage et la construction de la réalité », Dialogue, n° 102, 1988, p 6-23

[2] Kaufmann, J-C, La trame conjugale, analyse du couple par son linge, Nathan, 1992 ; et dans le livre de Caroline Henchoz, p 12

[3] L’auteure montre que la négociation est évitée dans les couples comme une potentielle mise en danger de celui-ci, et que c’est lors de la construction familiale que la négociation a le plus souvent lieu. De plus, la négociation est également une pratique genrée.


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